Verbum – Analecta Neolatina XXVII, 2026/1
ISSN 1588-4309; https://doi.org/10.59533/Verb.2026.27.1.9
Abstract: The adaptation of borrowings has long been a focus of contact linguistics, examined as a process of submission, assimilation, nativization, or morphologization of lexical items. By contrast, resistance and resilience – understood as forms of the receiving language’s “self-defense” – have received little scholarly attention and remain largely undertheorized. This study investigates the modalities of resilience in the case of Gallicisms in Slovak. Any attempt to systematize the factors underlying resilience, conceived as a complementary and inseparable counterpart of adaptation, must take into account a heterogeneous set of often interrelated criteria, including formal, temporal, thematic, and etymological dimensions. Nevertheless, the dynamics of lexical evolution and innovation cannot fully account for the irregularities observed in Slovak Gallicisms, as illustrated by the lexemes niveau and šapito.
Keywords: language contact, lexical borrowing, Slovak Gallicisms, adaptation, resilience
Résumé : L’adaptation des emprunts témoigne de l’intérêt de la linguistique de contact, étudiée sous lʼangle de la qualité et de la capacité de soumission, d’assimilation, de nativisation ou de morphologisation des emprunts lexicaux. La résistance et la résilience en tant que qualités d’« auto-défense » de la langue preneuse restent pourtant peu étudiées et encore moins théorisées. Cette étude vise à analyser les modalités de la résilience des gallicismes en slovaque. Toute tentative de systématiser les motifs de la résilience, considérée comme un fait complémentaire et indissécable de toute forme d’adaptation, doit se faire à travers un ensemble de critères hétéroclites, souvent entremêlés les uns avec les autres, dont notamment des critères formels, temporels, thématiques et étymologiques. Les dynamiques de l’évolution et de l’innovation lexicale ne permettent pas toutefois de répondre à toutes les irrégularités des gallicismes slovaques, ce dont l’exemple de lexèmes niveau et šapito font preuve.
Mots-clés : contact de langues, emprunt lexical, gallicismes slovaques, adaptation, résilience
Le contact entre les langues est une réalité universelle et ancienne, engendrant une dynamique de transferts lexicaux, grammaticaux et pragmatiques (Filipović 1980). Dans ce contexte, l’emprunt lexical apparaît comme l’un des phénomènes les plus fréquents et les plus étudiés en linguistique (Weinreich 1953, Deroy 1956). Le slovaque, langue slave appartenant à la famille indo-européenne, a été particulièrement perméable aux influences extérieures, notamment celles des langues romanes et germaniques, en raison de facteurs historiques, culturels et politiques (Ferenčuhová 1995).
Parmi ces influences, le français a occupé une place singulière, surtout à partir du XVIIIième siècle, en raison de son prestige culturel et diplomatique. Ce statut a entraîné l’intégration dans le lexique slovaque d’un grand nombre de gallicismes. Cependant, si l’intégration de ces emprunts semble aller de soi, leur degré d’adaptation et dʼadaptabilité varie considérablement2 (Albert 2016). Certains termes sont pleinement assimilés, tant sur le plan morphologique que phonologique, tandis que d’autres conservent des caractéristiques propres à la langue source, constituant ainsi des marqueurs de leur provenance étrangère. Cette capacité de résistance à l’assimilation est ce que nous appelons résilience linguistique. Lʼadaptation des emprunts reste un processus (et pas moins une qualité) fréquemment étudié, traditionnellement activé par la langue preneuse, donc L2. Il est toutefois pertinent de voir aussi à quel point la résilience en est un processus, ou plutôt un état, complémentaire, donc inextricablement lié.
Dans cet article, nous proposons de : (1) définir et contextualiser le concept de résilience linguistique appliqué aux emprunts ; (2) déterminer les mécanismes par lesquels cette résilience s’exprime dans le cas des gallicismes en slovaque ; (3) proposer une typologie des facteurs de résilience, appuyée sur une analyse diachronique et empirique. Lʼhypothèse adoptée est celle que plus un élément emprunté sʼadapte au niveau phonétique, graphique et morphologique, plus il devient souple en adaptation constructionnelle, donc capable de participer activement aux procédés de formation des mots en L2, et vice versa (Buffa 1982). Un élément résilient et résistant, au niveau formel, au milieu dʼaccueil (phonétique, graphique et flexionnel) reste dispensé de toute modalité et de toute possibilité de sʼintégrer dans les schémas constructionnels de L2. Il en découlerait le constat que tout ce qui sʼadapte ne résiste pas et tout ce qui résiste ne sʼadapte pas. Reste à examiner à quel point cette complémentarité peut être qualifiée dʼopposition absolue ou totale.
Les travaux fondateurs de Weinreich (1953) et de Deroy (1956) ont montré que l’emprunt est un mécanisme par lequel une langue intègre un élément d’une autre langue, en réponse à des besoins lexicaux ou par imitation sociolinguistique. Cette même distinction principale est nommée plus tard « emprunts de nécessité et emprunts de luxe » (Sablayrolles et Jacquet-Pfau 2008). Darbelnet (1986) insiste sur la complexité des situations d’emprunt, qui dépendent de la typologie des langues en contact, du prestige de la langue donneuse et des contraintes systémiques. La typologie classique (Haugen 1950, Humbley 1974) distingue plusieurs degrés d’intégration : emprunt intégral (l’élément est pleinement adapté), emprunt hybride (l’élément combine des traits de la langue source et de la langue cible) et xénisme (l’élément conserve sa forme étrangère, signe d’une intégration minimale). La notion de résilience, dans ce cadre, renvoie à la capacité d’un emprunt à maintenir des traits d’origine, malgré la pression adaptative exercée par la langue réceptrice.
L’étude repose sur un corpus de 750 unités lexicales, répertoriées selon les critères dans le dictionnaire SKMS3, notamment lʼindexation des emprunts et leur annotation en fonction de leur provenance (Sokolová et al. 2012), et dans les analyses qualitatives issues de travaux antérieurs (Vojtek 2021, 2024, Duběda 2014). L’échantillon se compose à 84 % de substantifs, mais inclut également des adjectifs et des expressions figées. Lʼensemble complet de gallicismes compte pourtant plus de 3 000 unités lexicales (soit 4 % du lexique slovaque contemporain), en effet ne sont analysés ici que les gallicismes simples, donc les emprunts lexicalement immotivés. Tout le reste (près de 2 200 mots) sont des lexèmes dérivés ou composés, issus de motivants simples : 750 unités font donc naître 2 200 autres unités, ce qui veut dire quʼen moyenne chaque emprunt simple donne naissance à trois emprunts construits.
Pour le contact du slovaque (L2) avec le français (L1), le lien sʼest tissé dʼabord sur un plan extralinguistique. Cela dit, la réalité de maints domaines de lʼactivité humaine a fait que la puissance et le prestige de la culture française ont exercé une influence si intense, et paradoxalement totalement inconsciente, quʼune partie de ces réalités véhiculant leurs étiquettes dénominatives sont passées vers le slovaque (et pas uniquement). Le contact sur lʼaxe slovaque ↔︎ français est néanmoins resté unidirectionnel et les emprunts au slovaque dans la langue de Molière sont pratiquement absents4. Dans le cadre du contact en question (FR-SK), seuls deux types de relation ont été pris en considération dans lʼétude des gallicismes, à savoir le contact dit direct (1) et le contact direct dans lequel le rôle du français est celui de langue intermédiaire (2) :
L1 (FR) → L2 (SK)
LX → L1 (FR) → L2 (SK)
Deux notes importantes pourront éclairer les motifs du choix de ces types de relation. Primo, en excluant toutes les langues intermédiaires se trouvant entre le français et le slovaque, dont notamment lʼallemand, on obtient un matériel lexical qui est plus pur du point de vue morphologique, sans aucune trace, aucun vestige et aucune empreinte des autres langues5. Secundo, toujours ressortissant du contact direct, les gallicismes véhiculent l’héritage non seulement du français mais aussi celui de toutes les langues l’ayant enrichi au fil du temps et qui se trouvent dans notre schéma sur la position de langue LX. Cʼest le cas de lʼitalien razzia → razzia → razia, ciarlatano → charlatan → šarlatán, du néerlandais mannekijn → mannequin → manekýn, bolwerk → boulevard → bulvár, de lʼanglais6 riding coat → redingot → redingot ou bien du serbe vampir → vampire → vampír, etc. Par conséquent, il est indispensable de voir lʼapport des langues LX dans L1, apport qui représente une charge formelle et sémantique pouvant être transmise toujours plus loin. Dans ce sens, on pourrait considérer le parcours étymologique des emprunts comme un panorama des relations de contact linguistique successives.
Une fois les mots « immigrés » atterris et débarqués en L2 (parfois pour continuer leur pèlerinage plus tard et plus loin aussi), ils sont exposés à un choc contre un environnement linguistique nouveau. Question de survie ? Certainement pas. En effet la nécessité de lʼemprunt prédestine en quelque sorte lʼexistence de ce dernier et présuppose le bon fonctionnement de lʼélément lexical arrivant en L2 (Joseph 2011).
Il conviendrait ici de se pencher sur lʼinexactitude du terme « emprunt lexical ». En effet, ce dernier implique trois points fondamentaux : 1. la chose empruntée est rendue (comme un livre, un vélo, un prêt bancaire, etc.), 2. une fois lʼemprunt réalisé, la chose empruntée ne se trouve plus là où elle était auparavant, 3. celui qui prête, quoi que ce soit, en est parfaitement conscient. Or aucun de ces points ne sʼapplique aux emprunts linguistiques et les linguistes continuent à utiliser ce terme bien établi depuis assez longtemps maintenant. Ceci nʼest pas seulement une question de dénomination fausse et déroutante, mais le terme empêche de voir, que les éléments pris ou repris de L1 en L2 sont des copies, des versions copiées et plus ou moins mutées au sein de cet environnement nouveau. Cʼest depuis cette mutation quʼil faut voir les aspects de la domestication des emprunts, qui se réalise sur une multitude de plans et dépend dʼun grand nombre de facteurs assez hétéroclites. En voici un bref panorama, du moins de ceux qui sʼappliquent au contact FR-SK :
Phonétique et phonologique (contact de deux systèmes vocaux),
Orthographique (contact de deux systèmes graphiques),
Morphologique (appelée aussi, dans le cas du contact de L1 analytique et de L2 synthétique, « adaptation flexionnelle » ou bien grammaticalisation),
Constructionnelle (capacité de lʼemprunt dʼintégrer les mécanismes et les paradigmes de formation des mots en L2),
Sémantique (resémantisation, resignification et toute autre manifestation de discordance de sens entre L1 et L2),
Pragmatique et communicationnelle (appartenance à un registre de communication, de langage, donc une adaptation au niveau de lʼidentité stylistique).
Le concept de résilience fait partie de ce que lʼon pourrait appeler la politique extérieure de la langue. Il peut prendre deux acceptions, en fonction de ce quʼil représente : une qualité, donc un état (sens statique) ou bien une résistance, donc une action (sens dynamique) dʼautodéfense involontaire contre la pression adaptative de L2. Les dictionnaires de langue usuels donnent une explication du terme résilience quʼil nʼest pas difficile de considérer selon une optique linguistique, sans éprouver de glissements sensibles. En voici quatre qui illustrent nettement en quoi la résilience abrite une qualité et une action dans le contact de langues7 :
Le choc représente ici la rencontre de deux langues, donc une rencontre qui donne suite à un copiage plus ou moins fidèle et conforme de L1. Le taux de fidelité ou de conformité conservées correspondrait à la capacité de surmonter ladite rencontre et de retrouver lʼéquilibre suite au contact de deux langues, ce dernier pouvant être qualifié, sans doute, dʼévènement exceptionnel. Il sʼagit en effet et tout de même dʼune rencontre avec un étranger, un inconnu face à qui il faut réagir, se soumettre ou résister, ou les deux simultannément. Le slovaque en tant que système de langue L2 sera capable de continuer à fonctionner même dans les cas de « panne », où un élément sera emprunté tel quel, donc inadapté. La rencontre de L2 avec L1 est par principe un fait non-conflictuel, fluide et courant. Elle devient conflictuelle en cas dʼun choc de typologies visiblement distinctes, mais cette conflictualité nʼempêche en aucun cas lʼémergence des emprunts résultant du contact, qui est un fait omniprésent, touchant quasiment toutes les langues8. Le schéma ci-dessous pourrait illustrer les rapports esquissés :
Les critères dʼévaluation du taux de résilience aussi bien que de celui d’adaptation se distinguent dʼabord en fonction de la forme et du sens. Les modifications sémantiques des gallicismes slovaques ayant été analysées en détail dans un passé plus ou moins récent (Orgoňová 1998, 2002), la présente étude se concentre principalement sur le côté formel. La résilience sémantique est néanmoins présentée, ci-après, bien que de manière signalétique.
Conformément aux travaux consacrés aux analyses de lʼadaptation morphologique des gallicismes slovaques (Orgoňová 1998, Vojtek 2024), lʼadaptation formelle (phonétique et orthographique, puis morphologique : grammaticale et constructionnelle) des lexèmes étudiés dans le fichier concerné sʼarticule autour du statut lexical des mots initiaux en L1. En effet, il est à discerner le comportement résistanciel et adaptationnel selon si le mot en L1 est issu du latin (ou du grec par le latin) ou bien sʼil sʼagit dʼune forme issue du français moderne. Cʼest dʼabord en fonction de ce statut que toute analyse ultérieure pourra se faire. Pour les formes issues du grec et du latin, on note que leurs orthographe et phonétique sont bien établies et stabilisées. Il en découle que la variabilité morphématique et par conséquent formelle, de manière plus générale, est plus petite. Prenons comme exemples quelques emprunts sur lʼaxe latin → français → slovaque : binokel, civilizácia, diplomacia, molekula (binocle, civilisation, diplomatie, molécule). Puisquʼil sʼagit de termes plus ou moins internationalisés, le sémantisme est inextricablement véhiculé par la forme reprise du latin. Les formes en L1 issues du français moderne et qui se présentent aujourd’hui sous l’influence d’autres langues (dont lʼanglais, lʼitalien, lʼespagnol, lʼarabe, le néerlandais, etc. comme déjà signalé) se caractérisent dans les gallicismes par une résilience moins sensible. En conséquence, elles possèdent un taux d’adaptabilité plus élevé et donc une variabilité morphématique plus grande. Il faut insister sur le fait que dans la nécessité de rapprochement, dans la mesure du possible et dans les limites de la langue emprunteuse, cʼest L2 qui joue un rôle actif. Prenons comme exemples quelques emprunts sur lʼaxe direct français → slovaque : ažúr ← à jour, krepdešín ← crêpe de Chine, fejtón ← feuilleton, rúž ← rouge, etc.
Le matériel lexical contenant les gallicismes slovaques a été étudié en grande partie en mettant lʼaccent sur les modalités de lʼadaptation flexionnelle et constructionnelle. Les irrégularités et écarts par rapport aux principes adaptationnels montrent pourtant plusieurs points communs. Nous proposons ici de les décrire avec le seul objectif de trouver le dénominateur commun des emprunts qui sont formellement, donc visiblement résilients. Aussi superficielle que cette approche puisse sʼavérer, elle permet de distinguer assez clairement au moins cinq aspects ou critères qui pourraient contribuer à y trouver une sorte de systématicité, bien quʼincomplète.
(a) Critère grammatical (impact du genre)
La toute première remarque vient avec le contact de deux systèmes linguistiques distincts. Lʼensemble des aspects phonétiques (vocaliques et consonnantiques), puis graphiques et finalement morphologiques montrent au contact FR-SK que le motif de la résilience est systémique, la morphologie grammaticale de L1 ne pénètre pas la morphologie grammaticale de L2 identiquement. En principe, la rencontre de L1 analytique et de L2 flexionnel prédestine les emprunts à un équipement grammatical leur permettant un fonctionnement normal et correct en L2. Ceci implique trois points majeurs concernant les trois classes de mots les plus représentées : les noms, les adjectifs et les verbes. Les noms en L2 doivent être susceptibles de subir la déclinaison casuelle, cʼest pourquoi ils doivent obligatoirement se terminer par des affixes masculins et féminins qui correspondent aux paradigmes déclinatoires, tant vocaliques que consonnantiques. En plus, lʼinexistence du genre grammatical neutre en L1 laisse présupposer que les neutres empruntés présenteront des irrégularités plus ou moins nettes. Pour les mêmes raisons, les adjectifs doivent se terminer par ‑ý, et donc sʼadapter à la flexion adjectivale en slovaque, assurée le plus souvent par les formants flexionnels ‑ný et ‑ový (brilantný, oranžový, etc.). Les verbes, quant à eux, doivent se terminer par une désinence infinitive rigoureusement fixe, à savoir ‑ovať (ciseler, débuter, raffiner → cizelovať, debutovať, rafinovať, etc.). Les noms étant la classe de mots la plus représentée, les résultats sur la résilience peuvent se résumer, suite aux études récentes, par une distinction nette, basée sur la différence des genres grammaticaux (Vojtek 2024). Les féminins s’adaptent avec moins de résistance formelle (adresse, affaire, allée, allonge → adresa, aféra, alej, alonž), tandis que les formes (copies) masculines (et parfois neutres) restent visiblement plus conformes à L1, donc plus résistants à L2 (abbé, atašé, résumé).
(b) Critère phraséologique (figement syntaxique et locutionnel)
En général, les locutions figées, reprises telles quelles de L1 et utilisées en L2, présentent un taux élevé de résilience formelle. Il sʼagit des éléments de langue ayant une fonction distinctive, souvent identitaire et stylistique. Il est quasi évident que le figement garantit que le sens est véhiculé tel quel, avec la forme qui est une copie conforme de L1 transmise vers L2. Les exemples comme laissez faire, laissez passer ; pêle-mêle, cherchez la femme, faux pas, etc. sont en plus des formules copiées aussi dans bien dʼautres langues contemporaines, pas seulement européennes (Ivir 1988).
(c) Critère thématique (domaine ou langue de spécialité)
La fonction distinctive, marque dʼun certain prestige et dʼérudition, peut se voir aussi dans les exemples des gallicismes formellement résilients, sélectionnés dans le matériel lexical selon certains domaines spécifiques de lʼactivité humaine. Il est évident, ici encore, quʼil existe des domaines et les langues de spécialité qui y sont liées qui sont particulièrement propices à la conservation des formes originelles. On note un taux de résilience dans la terminologie des arts : de la musique (plisé, doublé, timbre, impromptu), de la mode (parfum, froté, trikot, gabardén, portefeuille), des arts pris de manière plus générale (vaudeville, ouvertúra, part, sujet), de la politique et de la diplomatie (departement, dementi, atašé). On trouvera encore dʼautres termes comme expozé, bulletin, resumé, causerie, renomé, pressfoyer, etc. qui font partie des langues de spécialité diverses, lʼélément les réunissant reste en tout cas une ferme résilience vis-à-vis de leur nouvel environnement linguistique (et culturel). Cette esquisse des lexiques reste pourtant sans la moindre ambition dʼexhaustivité et a pour objectif prépondérant de pointer lʼune des possibilités de voir des traits systémiques de la résilience des emprunts.
(d) Critère chronologique et diachronique (néologie vs usage établi)
La domestification des emprunts, quʼelle soit fluide (adaptation) ou problématique (résilience) se réalise toujours à un moment donnée de lʼévolution dʼune langue. La résilience formelle doit donc être vue, entre autres, en diachronie. Ce qui est assez bien adapté et usité aujourdʼhui (sans avoir en fait aucune conscience que ce lexique vient dʼailleurs) est le résultat du temps ou tout simplement de la durée de vie quʼun emprunt passe au sein dʼune langue concrète, en lʼoccurrence le slovaque. Les formes empruntées et établies en L2 littéralement « plus tôt » sont, au niveau de la graphie, complètement adaptées et soumises aux règles de lʼorthographe slovaque, par exemple karé, ragú, filé, etc. Ici, paradoxalament, lʼinsoumission se manifeste par lʼindéclinabilité de ces noms de genre neutre, causée par la finale vocalique ‑é/‑ú, hautement atypique et exogène en morphologie et morphématique slovaques9. Par opposition, les formes empruntées plus ou moins récemment, donc considérées comme néologiques, se caractérisent par une forte résilience formelle. Recopiées telles quelles depuis L1, elles se trouvent en L2 quasiment exclues aussi de tout fonctionnement dans une grammaire flexionnelle, à quelques exceptions près. Dans ce sens, le lexique du slovaque contemporain a vu et voit intégrer les gallicismes liés particulièrement à deux domaines, celui de la gastronomie (fondant, coulis, fricassé, velouté, demi-glace, etc.) et celui du cyclisme (bidon, soigneur, etc.).
(e) Critère étymologique (origine gréco-latine commune)
Si nous avons évoqué la pertinence de lʼapport dʼune langue LX dans le schéma LX → L1 (FR) → L2 (SK), il faut développer cette piste avec une description plus directe de LX. En effet, une partie considérable (près de 10 % des gallicismes simples) des emprunts sont issus de la relation latin → français → slovaque. Le latin en position de LX10 incarne un élément extrêmement important, non seulement du point de vue de lʼadaptation, étudiée à plusieurs reprises (Vojtek 2021, 2023, 2024), mais aussi par rapport aux aspects résistanciels. La fermeté de la forme (et du sens aussi) des gallicismes de ce type sʼappuie sur lʼhéritage du latin, toujours présent dans une grande part du lexique français contemporain, malgré les influences nombreuses et toute lʼévolution que le français a subie au fil du temps. Les garanties, les empreintes et les vestiges que le latin a parsemés dans L1 se trouvent tantôt au niveau des racines de mots (morphèmes lexicaux), tantôt dans les formes assez rigoureusement conservées des affixes dérivationnels. Par exemple, les suffixes issus du latin, comme ‑isme, contribuent à un transfert fluide des emprunts, ceci veut dire que la forme des mots diachroniquement construits se transfère intégralement en L2, tout en restant décomposable du point de vue morphématique. Les affixes possédant cette caractéristique sont beaucoup plus nombreux ([t]-ion, -ment, -ant, etc.) et il faut noter que ces schémas dérivationnels sont repris de L0 en L1, puis en L2 de manière presque systématique, conservant les mêmes catégories onomasiologiques. Cela dit, tout nom (inanimé) en ‑isme est susceptible de donner un nom de personne (animé) ou un adjectif en ‑iste. Les exemples de ce type seront certainement nombreux (defetizmus, expresionizmus, komunizmus, patriotizmus, pacifizmus, etc.). Le fait que le slovaque (L2) synthétique absorbe les éléments du français analytique (L1) qui, lui, est majoritairement issu du latin synthétique (L0), amène à une observation sur la résilience formelle des emprunts : lʼidentité structurelle et formelle des éléments en L0 est solide de sorte quʼelle persiste, si longtemps et si loin que ce soit, dans les langues qui peuvent être génétiquement et typologiquement distinctes.
La résilience formelle des emprunts prendra sans doute des dimensions variées aux yeux du locuteur de L1 et de celui de L2. Sur un plan interlingual, le même phénomène peut être senti et jugé différemment. Dʼun côté, il y les gallicismes (visiblement) adaptés, donc ceux qui sont les moins résilients, qui sont perçus par la grande majorité des locuteurs de L2 comme des mots ordinaires, slovaques (oui, ils le sont véritablement), sans aucune trace dʼexogénéité et qui ont presque totalement « brouillé leurs pistes » (Albert 2014). Puis, les emprunts résilients, ayant conservé la forme originaire de L1, sont ressentis comme étrangers, car différents et suspects, les uns pour des raisons orthographiques, les autres pour une prononciation qui est loin dʼêtre « la nôtre », par exemple abbé, bulletin, fleuret, niveau, etc. De lʼautre côté, un locuteur de L1 sera à lʼaise pour identifier les emprunts résilients comme les éléments qui lui sont proches, propres, car ils copient (plus ou moins) fidèlement les formes en L1. Puis, pour les formes bien soumises en L2, comme fejtón, rúž, šik (feuilleton, rouge, chic), il nʼen reconnaîtra pas la provenance française, à moins quʼil ne maîtrise les règles élémentaires de la phonétique et phonologie du slovaque ou des autres langues slaves qui lui sont proches. Ceci est une question communicationnelle et pragmatique, mais qui montre justement à quel point la « vie » des relations entre éléments de la langue est intense. Voici une petite liste sélective et illustrative, montrant les gallicismes slovaques à côté des mots initiaux français.
Tableau 1 : Exemples
| RÉSILIENCE | ADAPTATION | ||
|---|---|---|---|
| FR | SK | FR | SK |
| abbé | abbé | adresse | adresa |
| attaché | atašé | affaire | aféra |
| bonmot | bonmot | allée | alej |
| bulletin | bulletin | allonge | alonž |
| causerie | causerie | bouillon | bujón |
| démenti | dementi | boulevard | bulvár |
| département | departement | feuilleton | fejtón |
| doublé | doublé | haché | hašé |
| exposé | expozé | crêpe de Chine | krepdešín |
| fleuret | fleuret | couillon | kujón |
| glacé | glacé | coupé | kupé |
| gros | gros | livrée | livrej |
| matinée | matiné | lorgnon | lorňon |
| niveau | niveau | mise en scène | mizanscéna |
| nonpareille | nonpareille | patience | pasians |
| parfum | parfum | pissoir | pisoár |
| pêle-mêle | pêle-mêle | pomme frite | pomfritka |
| porte-feuille | porte-feuille | préférence | preferans |
| presse-foyer | pressefoyer | purée | pyré |
| résumé | résumé | ragoût | ragú |
| sujet | sujet | recherche | rešerš |
| timbre | timbre | rouge | rúž |
| vaudeville | vaudeville | châpiteau | šapito |
Les aspects sémantiques, que ce soit pour lʼadaptation ou la résilience des emprunts, suivent un chemin différent. Le sens des mots en L2 étant véhiculé par les formes reprises de L1, il est rarement transféré en sa totalité. Les emprunts terminologiques sont soucieux de conserver leur sens primitif de L1, car il sʼagit de leur mission principale. Pourtant il arrive fréquemment que lors du processus de lʼemprunt, la vie sémantique du mot originel subisse une évolution. Cette dernière est un phénomène interne, le plus souvent accompagné par un ajout, un déplacement, une extension ou une restriction (une concrétisation) du sens. Le processus de lʼévolution interne du sens est généralement appelé resémantisation (Ducrot 1973, Rastier 1987). Puis, ici comme il sʼagit du contact de deux langues, la notion devrait être désignée plutôt par le terme resémantisation interlinguale. Lʼadaptabilité et la résilience sémantiques représentent des concepts quʼil faut étudier dʼabord avec lʼaccent mis sur la temporalité et lʼâge, donc la chronologie des emprunts lexicaux. Mais il reste à faire une note plus importante juste sur les pertes ou restrictions sémantiques au cours du processus de lʼemprunt. En effet, les lexèmes (et leurs sens) empruntés représentent, pour utiliser un langage plus moderne, en quelque sorte des « snaps », donc des greffes instantanées au système L1, dont la longévité au sein de L2 (tant formelle que sémantique) est assez incertaine et surtout visiblement individuelle et variée. Donc, lʼemprunt lexical devient à ce moment aussi un emprunt sémantique, mais qui perd tout rapport aux relations sémantiques et paradigmatiques de L1. Cʼest pourquoi fejtón en slovaque nʼa plus rien en commun avec le verbe feuilleter (dont le mot originaire est issu), idem pour pomme et frite dans pomfritka, et la liste pourrait continuer ainsi. La resémantisation interlinguale, avec quelques modalités de réalisation quʼelle prenne, est un déracinement important, laissant oublier en L2 tout environnement sémantique, communicationnel, pragmatique et souvent aussi stylistique par rapport à L1. Le fait que L2 sʼempare à un moment donné des éléments (lexicaux et sémantiques) de L1 amène aussi de nombreux cas de faux-amis, problématique qui a été richement traitée dans la linguistique de contact, et que le présent article ne se donne pas pour tâche de traiter (Martí Solano 2015). Pour résumer le côté sémantique de la résilience des gallicismes, traité ici seulement de manière signalétique, il faut noter que les pertes, les enrichissements et les modifications sémantiques possèdent deux motifs principaux, qui sont présents toujours de manière simultanée et parallèle :
Motif chronologique (vieillissement et évolution au fil du temps),
Motif intersystémique (L1 et L2 représentent deux systèmes lexicaux, sémantiques, pragmatiques, communicationnels et stylistiques bien distincts).
Dʼun côté, il y a les termes de L1 repris en L2 avec une acception terminologique bien précise et consciencieusement définie, qui manifestent une résilience sémantique ferme et stable, mais aussi limitante, car elle ne permet pratiquement pas une resémantisation en L2 (abbé, lorňon, timbre, etc,). De lʼautre côté, les mots repris en L2 avec une acception non-terminologique permettent une resémantisation plus libre, donc une évolution du sens moins limitante, par exemple dans aranžovať, bufet, kolóna, etc.
En tant que sujets parlants, nous sommes nombreux à être plus ou moins sensibles à ce que lʼon pourrait appeler la politique de l’usage de la langue (Loubier 2011). Cet article consacré aux emprunts s’intéresse, pour filer dans ce champ lexical, à la politique étrangère de l’usage de la langue, avec une attention particulière prêtée aux modalités et possibilités intralinguistiques et extralinguistiques qui faisaient qu’une langue acceptait, digérait ou rejetait un élément étranger. Avec lʼexemple proposé du contact français → slovaque, il est possible de voir à quel point il est pertinent de problématiser et de théoriser la résilience des emprunts, étudiée principalement en rôle du complément de leur adaptation. La résilience linguistique apparaît comme une dimension essentielle pour comprendre la dynamique des emprunts. Elle ne se réduit pas à une simple résistance : elle traduit des rapports complexes entre systèmes linguistiques, contraintes morphologiques et facteurs diachroniques et étymologiques. Toute initiative pour systématiser les motifs de la résilience des emprunts, considérée ici comme le contrepied de toute forme d’adaptation, doit se faire à travers un ensemble de critères hétéroclites, souvent entremêlés les uns avec les autres : grammaticaux (systémiques), temporels, thématiques et étymologiques. Cela dit, cette initiative restera très probablement une tentative, plutôt quʼune proposition de typologiser, systématiser ou classer les critères évaluatifs.
Il a été aussi question de conformité des emprunts, concept lui aussi problématique et quelque peu complexe. Les emprunts sont traditionnellement pris pour des copies conformes de leurs mots originaux en L1, mais leur conformité par rapport à L1 sera désignée comme une résilience, alors que leur conformité par rapport à L2 devra être absolument qualifiée dʼadaptative et de soumissive. Puis, nous avons aussi considéré les emprunts comme résultats de la rencontre. Ici, les faits décrits nous amènent à conclure combien il est pertinent de répondre à trois questions fondamentales : 1. Qui entre en contact dans cette rencontre, 2. Quand cette rencontre a-t-elle lieu ?, 3. Où cette rencontre se passe-t-elle ?, ce qui inclut non seulement le questionnement sur les aspects géographiques, mais aussi socio-politiques, historiques, économiques, bref, sur tout son environnement. Avec ces réponses on sera en mesure de comprendre et dʼexpliquer les faits de tout comportement adaptationnel et résistentiel des emprunts lexicaux.
Il faudra revenir aux exemples pré-cités au tout début de notre étude et essayer de répondre à la question en quoi šapito et niveau subissent-ils différemment des mécanismes du processus dʼintégration11 ? Il semble quʼil nʼest pas problématique de décrire les faits, mais il faut ensuite les systématiser, typologiser et classer pour y trouver des rapports de conséquence ou de causalité. Dans ce sens, tout emprunt incarne un phénomène particulier, conditionné par de multiples facteurs, dont on nʼa pu esquisser ici quʼune petite partie.
Concernant les perspectives de recherches ultérieures dans le champ des emprunts slovaques au français, on en propose deux, à ce stade des travaux et connaissant ce champ dʼétudes de très près. Premièrement, il faudra se pencher sur la détection, le rassemblement et lʼanalyse qualitative des emprunts néologiques (2000 – aujourd’hui), car le matériel lexical traité est assez limité, surtout pour des raisons lexicographiques. Deuxièmement, lʼétude du contact onomastique reste un domaine pratiquement inexploré, bien que dynamique dans la problématique des noms propres de personnes dans la traduction : on parle de lʼadaptation flexionnelle, de la féminisation des noms propres et de lʼadaptation constructionnelle des possessifs.
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Lʼarticle sʼinscrit dans le cadre du projet subventionné VEGA 1/0226/24 Aspects synchroniques et diachroniques de la terminologie grammaticale sur le plan comparé (recherche lexicologique, lexicographique et comparative).↩︎
Il est à souligner que adaptation est en premier lieu un processus, tandis que adaptabilité est une qualité ou une capacité.↩︎
Slovník koreňových morfém slovenčiny (Dictionnaire de morphèmes lexicaux du slovaque).↩︎
Il est à noter que les emprunts aux langues slaves, dont surtout le russe, sont visiblement présents dans le lexique français contemporain, bien quʼils représentent le plus souvent des concepts portant une forte empreinte dʼidéologie, de culture et dʼhistoire (souvent avec références aux évènements concrets, p. ex. pogrome, pérestroïka, etc.).↩︎
Dans la classe des verbes empruntés par exemple, lʼallemand a laissé en slovaque, aussi inconsciemment que ce soit, le résidu du morphème dérivationnel ‑ier‑en sous forme de ‑ír‑, par exemple dans dresser (FR) → dressieren (AL) → drezírovať (SK).↩︎
Le mot résilience lui-même est un emprunt à lʼanglais, issu de resilience.↩︎
Dʼaprès Le Petit Robert 2025 (Rey et Rey-Debove).↩︎
Évoquons une anglicisation sensible du lexique français contemporain, phénomène global, mais pour ne pas sʼéloigner du sujet, nʼoublions non plus les gallicismes en polonais (Cygal-Krupa 1995, Pilorz 1996, Damborský 1999, Porayski-Pomsta 2011), en hongrois (Pilorz 2007), en tchèque (Boček 2008, 2010, Duběda 2014, 2015, Pešek 2017), en croate (Franolić 1975) ou en allemand suisse (Steiner 1921).↩︎
Ce critère renvoie la problématique également au critère grammatical, présenté en premier lieu.↩︎
Lʼabréviation L0 serait peut-être plus correcte et plus appropriée, dans le but de montrer la linéarité du processus de lʼemprunt dans le sens énumératif L0, L1, L2, etc.↩︎
Cette question a été posée et débattue (sans réponses concluantes) également à lʼoccasion de la présentation dʼune communication orale lors du colloque XXXIIIième Université dʼété Jan Hus intitulée Guerre – conflit – résilience qui sʼest tenue du 25 au 29 août 2025 à Štěkeň, en République tchèque.↩︎